Un compte de fait

Il était une fois, dans un pays si lointain que je me demande comment son existence peut être connue de nous et il ne faut pas m'en vouloir si j'extrapole sur des points de détail, il était une fois donc, dans un pays très lointain, un royaume à la tête duquel régnait un empereur avec sa femme la comtesse. Ce royaume était à peine plus grand que mon jardin, c'est-à-dire qu'on avait tout juste eu la place de construire les bâtiments administratifs nécessaires, préfecture, sous-préfecture, mairie et contributions directes. Le palais du roi prenait beaucoup de place, de même que l'étable de la vache et la ferme du paysan ; il faut dire que dans un si petit royaume, on n'avait pas eu la place de loger plus de monde vu le prix du mètre carré. Le duc régnait ainsi sur le paysan et sa vache, ce qui aurait pu poser beaucoup de problèmes lors des élections législatives, car la vache s'obstinait à voter pour les Verts et le paysan, malgré tout son embonpoint, n'arrivait pas à la majorité absolue avec sa seule voix, même en criant très fort. Cependant, en monarque éclairé à l'électricité, le baron trouva tout de suite la bonne solution et accorda le droit de vote à tous les perroquets par décret spécial et autoritaire.

La vie était douce dans ce paradis enchanteur. Prétentieux, puisque tel était le nom du président directeur général, Prétentieux avait sagement tiré la leçon des aventures des royaumes voisins: il n’avait invité aucune fée au baptême de ses enfants (pour ne pas en oublier) et obligeait sa femme à se servir d'une machine à coudre Singer. Il avait une fille, la princesse Terce qui allait sur ses vingt-et-un ans, c'est-à-dire qu'il ne lui fallait plus attendre que dix-neuf ans pour atteindre sa majorité. Eduquée dès son plus jeune âge par le professeur le plus compétent du royaume, elle savait traire une vache, manger avec un couteau et une fourchette et s'exerçait tous les jours à conjuguer ses verbes devant son miroir qui lui soufflait les réponses, mais ça vous le gardez pour vous.

Comme la maturité amoureuse vient bien avant la politique, la jeune damoiselle avait déjà un soupirant constamment à ses pieds, le génie Sangbouillir. Il la comblait de cadeaux: elle avait entre autres reçu de lui un chauffage portatif pour le confort desdits pieds et une parure si magnifique que tout le monde la trouvait très belle, mais il faut dire que le génie avait acheté récemment un paquet de lessive. De son côté, Terce avait tricoté avec le poils de la vache un pull angora à col roulé pour sa girafe. Ils s'étaient juré à jamais un amour éternel qui durerait toujours jusqu'à la fin des temps, et tout était très chouette dans le meilleur des mondes.

La princesse Terce cependant, était d'un insupportable romantisme, et à peine sortie de la cérémonie de fiançailles, s'indigna que son futur époux n'ait pas parcouru le vaste monde avant d'ooooooser prétendre à sa main. Il s'éleva une violente discussion autour du repas de fête, ce qui empêcha les convives d'apprécier le poulet rôti qu'on leur servait. Il fallut garder le dessert au congélateur et attendre que Sangbouillir enfile ses Nike runners et fasse le tour du royaume. Dix minutes plus tard, le génie était de retour et le festin put continuer, après que le vieux se soit excusé de cet incident technique indépendant de sa volonté.

Parmi les convives, tous n'appréciaient pas ce banquet, et en particulier le génie Sangfrotter dont la naissance, moins haute que celle de Sangbouillir, ne lui avait pas permis de prétendre à la main de la princesse Terce. Sangfrotter était assis à côté de la fée Lullite qui n'était pas plus souriante que lui, car elle était sortie avec Sangbouillir à l'université et qu'il ne lui avait toujours pas rendu son stylo quatre couleurs. Ces deux mécontents se transformèrent vite en comploteurs et un piège mortel fut ourdi contre les fiancés.

Ce complot fut tenu secret jusqu'au jour du mariage de Terce avec Sangbouillir. Après la cérémonie, Sangfrotter et Lullite dévoilèrent tout: les deux amoureux étaient unis pour la vie, et si ça c'est pas mortel, j'y comprends plus rien. Mais comme l'amour, la vertu et le compte en banque triomphent toujours, Sangbouillir eu l'idée géniale de lancer un sort qui lui perça un trou dans la chaussette droite, ce qui ferait siffler sa respiration quand il mettrait un casque et empêcherait ainsi tout silence mortel entre lui et son épouse dans les moments difficiles. Après quoi il prit un emploi de fossoyeur et finit ses jours comme loueur de caravanes au bord de la mer Rouge.



Nanou
18 /09/2001