14 février: Le cœur de Loupi apprend à rougir
Loupi n’est pas un petit garçon comme les autres. Loupi aime les poireaux ; Loupi aime les navets ; Loupi aime les choux ; Loupi aime les épinards. Mais surtout, surtout, Loupi aime les carottes. Etrange ? Non, Loupi est un lapin.
Quand on habite un terrier à la lisière d’un grand jardin potager, qu’on aime les carottes, que le jardin en contient un carré bien entretenu et bien désherbé, et qu’on est un petit lapin gourmand, que pensez-vous qu’il se passe ?
Loupi le Lapin a déjà essayé de voler les carottes du jardin, mais en vain ; toujours, les légumes tant désirés sont restés inatteignables et ont fini dans la marmite de la fermière, au lieu de l’estomac doux et rebondi de Loupi le Lapin.
Mais cette fois, il a un plan infaillible !
Loupi le Lapin se faufile vers la sortie de son terrier, en cette froide matinée de février. La neige n’a pas fondu, et son glacial manteau blanc, plus très frais, couvre encore tout le paysage campagnard. Sous la neige, Loupi devine à peine le sentier qui va du terrier au fossé où vit son amie la grenouille. En chemin, il s’amuse à dessiner de grandes arabesques avec ses pattes. Tout en sautillant de-ci de-là, Loupi cherche son amie, mais il a beau appeler, appeler et appeler encore, Grenade ne vient pas.
« Viens, amie Grenade, s’époumone Loupi. J’ai eu une autre idée pour voler les carottes du jardin potager ! ». Si la petite grenouille l’entend, cette fois-ci, elle se garde bien de le montrer ; recroquevillée sur elle-même, elle attend patiemment la fonte des neiges et le retour des beaux jours pour jouer avec son ami lapin.
Elle ouvre seulement un œil, frissonne à la vue de toute cette neige, et choisit de se rendormir pour encore quelques semaines. De toute manière, les idées de Loupi, elle les connaît : elles finissent en général sur de cuisants échecs et des courses éperdues pour échapper au fermier ou à son chien. Il n’y a qu’à se souvenir de l’aventure d’hier !
Décidé à mettre seul son plan génial à exécution, Loupi reprend la route du jardin potager. Sauter dans la neige et dessiner des arabesques l’amuse moins à présent qu’il sait que Grenade ne viendra pas ; il a avoir froid, et la neige qui a fondu sur son pelage commence à geler. Il n’a plus tellement d’entrain sans sa comparse, mais, se dit-il, s’il doit attendre que Grenade se réveille de son long sommeil hivernal, il n’est pas prêt de manger des carottes !
La pensée de toutes ces bonnes carottes qui doivent l’attendre le revigore, et Loupi avance plus joyeusement vers la serre. Il galope dans la neige, franchit en deux bonds la vieille souche, se faufile sous la barrière du jardin, zigzague entre les arbustes fruitiers endormis, framboisiers, groseilliers, cassissiers, et arrive devant la porte de la serre. Une chance ! Le fermier ne l’a pas fermée à clef ; Loupi peut pousser la porte du bout du museau et se faufiler entre les poireaux jusqu’aux carottes tant aimées.
Victoire ! Le plan infaillible semble avoir bien fonctionné cette fois : Loupi déterre une, puis deux, puis trois, puis quatre carottes qui semblent bien juteuses. Il les attrape entre ses pattes de devant et prend la fuite vers le terrier, son précieux chargement serré contre lui. De nouveau, il se faufile entre les arbustes fruitiers et se glisse sous la clôture du jardin. Mais au lieu de franchir la vieille souche en deux bonds, comme il en a l’habitude, il s’arrête tout à coup : deux mignonnes oreilles brunes dépassent d’un fourré proche.
Loupi aime les carottes, c’est entendu ; mais c’est aussi un petit lapin très curieux. Serrant toujours contre lui sa récolte, il se cache derrière la vieille souche pour espionner le propriétaire des oreilles. Dans un bruissement de feuilles, celui-ci sort du fourré, et surprise, ce n’est pas un mais une jeune lapine qui apparaît devant Loupi !
« Bonjour, dit la petite lapine à Loupi, en le regardant avec curiosité. Je m’appelle Léna, j’habite de l’autre côté de la grande route, mes parents rendent visite à une tante, je suis en pension chez mes cousins, j’ai trois sœurs, j’aime les carottes et les navets, je suis la plus rapide à la course de ma classe, et plus tard, je voudrais être princesse. Et toi, qui es-tu ? »
Léna a dit tout cela très vite, et Loupi est un peu perdu par cette avalanche. Il bredouille une réponse où tout se mélange, confond navets et carottes, et s’embrouille dans de fumeuses explications sur sa famille et son terrier.
Pendant que Loupi rougit de plus en plus et bataille avec ses idées un peu confuses, Léna le regarde avec de grands yeux bruns interrogateurs qui ne font qu’empirer la confusion de Loupi. Pourtant, il a l’habitude de bavarder avec son amie Grenade ! Mais Grenade a beau être une fille, elle n’a pas ce museau espiègle ni ces oreilles soyeuses ou ce regard mutin. Non, Grenade est simplement Grenade, la meilleure en saut en longueur, la grande nageuse, la complice ; tandis qu’auprès de Léna, Loupi se sent soudain tout petit et très maladroit.
« Mais, demande soudain Léna, qu’as-tu donc là ? » Loupi la regarde un instant l’air interdit, puis voit le regard clair posés sur ses carottes. Il bombe le torse avec fierté. « Ce sont des carottes que j’ai volées dans la serre ! s’exclame-t-il ». Léna ouvre de grands yeux admiratifs. « Comme tu es courageux ! Tu n’as pas eu peur du fermier ou de son chien ? Puis-je les voir, ces carottes ? »
Loupi a retrouvé tout son aplomb ; dégageant le dessus de la vieille souche, il pose avec la plus grande précaution son précieux butin sur le bois. Vraiment, ce sont de magnifiques carottes nouvelles ; quand on est un lapin gourmand comme Loupi, on a faim rien qu’à les regarder.
« Puis-je goûter pendant que tu me racontes ton aventure ? » demande encore Léna, ses grands yeux yeux rivés sur Loupi. Notre petit lapin n’a pas un mouvement d’hésitation. Fier comme Artaban, il entame le récit épique de ses aventures dans la serre, inventant la venue du chien du fermier et un imaginaire combat contre lui. Léna l’écoute, admirative.
Soudain, une voix familière se fait entendre. « Loupi ! Loupi ! » crie cette voix. C’est Dame Lapin qui appelle ses enfants. A regret, Loupi prend le chemin du retour. Juste de plonger dans le terrier, il croise le chat gris de la ferme. En le dépassant à toute vitesse, le petit lapin impertinent s’écrie : « Cette fois, Maître Chat, pas de leçon de morale ! ». Et le chat, dans sa grande sagesse, voit que cette fois, toute parole est inutile, en effet. Il sourit avec attendrissement et passe silencieusement son chemin.
Loupi est rentré à la maison. Mais au fait, où sont ses carottes ?